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Mario, protégé de la Vierge Noire.
Debout devant la statue, le Jeune Cafre priait comme il avait souvent l'habitude de le faire dans la journée.

" Sainte Vierge, mille fois merci pour ta grâce qui me permet de supporter chaque jour mon malheureux sort. Sainte Vierge fait qu'aujourd'hui un petit poisson morde à l'hameçon dans le bassin La Nage, sinon j'aurais rien à manger. Je vous salue Marie... "

Matin et soir, Mario venait ainsi prier devant la statue en bois d'ébène de la Sainte Vierge une vierge noire. Il faut savoir que Mario était né esclave dans la propriété d'un gros blanc. Mais un jour, un autre gros blanc avait vu en lui un bon enfant, et le cœur sur la main, il avait demandé l'autorisation de faire baptiser l'enfant.

" Baptiser un enfant esclave ? Mais je rêve ! Pourquoi le baptiser puisqu'il restera esclave ? Et vous le savez, mon cher , un esclave ça n'a pas d'âme... "

Il tint tête peut-être parce que Mario était mignon, et puis son visage reflétait une réelle intelligence. Finalement, le maître céda à la demande, même s'il pensait qu'il ne pouvait empêcher quiconque d'offrir de la confiture aux cochons, mais il prévint son ami que la petit Mario resterait attaché à sa propriété.

" Et ne croyez pas qu'il sera traité autrement que les autres ! "

Le gros blanc charitable accepta, il accepta même de prendre à sa charge tous les frais de cérémonie : un beau costume pour Mario, de l'argent pour la paroisse, de plus, il offrit à Mario une vierge taillée dans du bois noir. C'était une chance, car le maître de Mario était un mauvais blanc qui maltraitait ses esclaves, et Mario peut-être plus que les autres.

Chaque jour il recevait des coups de chabouc, même s'il faisait tout ce que commandeur décidait, parce que le maître avait toujours une remarques désobligeante à lui faire. Très souvent, les mauvais traitements, c'était son repas du soir. Heureusement qu'il trouvait toujours quelques consolations dans la prière adressée à la Sainte Vierge.

Un jour pourtant, le maître se montra plus cruel ; non seulement il donna l'ordre de fouetter Mario, mais il voulut confisquer sa statue. Ce soir là, lorsque l'habitation fut dans le sommeil, le jeune cafre prit la vierge et la serrant sur son cœur il dit :

" Sainte vierge donne moi du courage, donne moi le courage de ton enfant. "

Sans bruit il prit le paquet de linge qu'il avait préparé plus tôt, ouvrit la porte de son boucan, regarda à droite, à gauche et s'enfuit à toutes jambes. Dans le ciel, pour que personne ne vit l'esclave partir marron dans les bois, la lune se cacha derrière un gros nuage. Mario courut, courut, courut...

Il courut jusqu'au moment où il arriva près de la Rivière des Pluies. Là, il fit une pause pour reprendre des forces. On aurait dit que tout autour de lui la nature l'attendait, la rivière ronronnait, la forêt chantait et lui offrait du bois sec pour le feu, un gros cap lui proposait une vue inespérée sur les alentours, et la lune semblait lui dire qu'il devrait s'arrêter ici où il serait en sécurité.

Le lendemain matin, le maître s'aperçut de la fuite de Mario et , fou de rage, envoya ses commandeurs à sa recherche.

" Mort ou pas, je veux que cet insolent vienne ramper à mes pieds ! dépêchez vous ! "

Mais les recherches n'aboutirent pas. Les journées et les semaines passèrent. Le gros blanc ne finissait plus manger sa rage et lorsqu'il n'en pouvait plus, il s'en prenait à sa femme. Pendant ce temps là, Mario organisait sa nouvelle vie. Tout d'abord il chercha un trou de cap ou déposer la petite statue, et c'est là qu'à genoux, il priait la Sainte Vierge ; puis avec trois galets , il fit une sorte de foyer pour faire cuire ses repas ; enfin il inventa tout un attirail de pêche et de chasse et construisit même un boucan où dormir.

On aurais jamais pu croire qu'il puisse exister une si grande tranquilité au sein de la nature, et pour la première fois de sa vie il sut donner un sens au mot liberté. Il était libre. Libre comme la papangue qui planait dans le ciel ; libre comme la brise qui en caressant les feuilles berçait son oreille d'une douce chanson.

Mais un jour, venant du côté du Chaudron, un chasseur poursuivit un lièvre avec son chien. C'était une belle pièce, et il le voyait déjà en civet sur sa table, à rassasier toute la famille et quelques invités. En vain avait il tiré quelques cartouches. La bête continuait à fuir à travers les hautes herbes, l'obligeant à courir aussi, kilomètre après kilomètre, si bien que le chasseur finit par se rendre compte qu'il se trouvait du côté de la Rivière des Pluies.

" Traître de lièvre, j'aurais la peau ! Quand je te mangerai, tu sera un délice... "

Tout à coup, il vit monter une fumée bleue. Ah ah, il y a des gens qui habitent par ici ? Première nouvelle. Ce sont les terres de mon ami. Il faut que j'aille voir qui ose ainsi violer sa propriété... Le chasseur oublia un instant le lièvre qui l'avait mené jusqu'ici et doucement s'approcha en direction de la fumée. Le chasseur, dissimulé derrière un arbre, vit le jeune cafre s'approcher du feu. C'était Mario, qu'il avait déjà vu sur la propriété de son ami !

Le jeune cafre, à quatre pattes, soufflait sur le feu. On aurais dit que ça bouillait dans la marmite. Le chasseur prêt à se saisir du marron, retint sa respiration, mais il posa le pied sur des branches sèches. Krik ! Mario redressa la tête et disparut. Le chasseur courut à droite, à gauche, il monta, descendit. Rien. Alors il rappela son chien, et décida de regagner Sainte Marie afin d'alerter le maître de Mario. En apprenant la nouvelle, celui ci se frotta les mains.

" Mario verra à temps de quel bois je me chauffe ! ".

Aussitôt il prît l'initiative d'organiser une chasse, sur deux jours, et commanderait lui même le détachement. On huila le fusil, on aiguisa la hache, le sabre et le couteau ; on vérifia les cordes... Une véritable expédition qui ne laissait aucune chance à Mario. Et le détachement se mît en route. Là-haut du côté de la Rivière des Pluies, Mario n'avait échangé en rien ses habitudes. La dernière fois, il avait pu échapper au chasseur parce qu'il avait appris comment se fondre dans la nature, et puis la petite Vierge Noire n'avait cessé de la protéger un instant.

Hier soir, il avait grimpé en haut du rocher, il avait regardé partout et n'avait perçu aucun danger dans les parages. Ce matin, à son réveil, le soleil ne rêvait pas encore de parcourir le ciel et les quelques rares étoiles brillaient faiblement. Il s'étira comme un chat paresseux, résista au désir de rester sous la toile de jute et finalement se leva.

" Allez ! Il faut se secouer parce que la journée sera longue à pêcher, puis à débroussailler un carré de terre du côté de la rivière pour planter du maïs... "

Il prit du charbon, l'émietta et se brossa les dents avec. Tout en se gargarisant, il regarda mourir les étoiles. Après cela, il se mît du manioc à griller sur le feu. Il ne savait pourquoi, mais ce matin là, il avait envie d'aller prendre un bon bain dans le Bassin La Nage. De temps à autre, il faut bien se faire plaisir... Dans le sentier, un oiseau vint se poser sur son épaule. Il voulut l'attraper, mais celui ci s'envola. Etait-ce un oiseau de mauvaise augure ? Allait il tomber malade ?

Ah ! Ce n'étais pas le moment. Et s'il allait trouver un trésor ? Quel bonheur ! Mais ne rêve pas trop, Mario ! Que fera tu avec une jarre remplie d'or ? Et puis, Dieu ne t'a t-il pas déjà donné le plus grand trésor qui puisse exister sur terre ? Le jeune homme ferma les yeux, se mit à rêver encore, puis reprit le sentier jusqu'au bassin.

Après le bain, il retourna à sa case plus vaillant que jamais, cueillant en chemin des fleurs la misère. A peine venait il de déposer le bouquet au pied de la Vierge qu'il sentit l'air bouger, le danger était là... Il se retourna.

Trop tard ! Les chasseurs d'esclaves, M Franchin en tête, le menaçaient de leur fusils. Rends toi ! Mario tomba à genoux devant la vierge noire et s'écria :

" Sainte Vierge, protège ton enfant !"

Brusquement les bougainvillées se mirent à pousser, à pousser , à pousser, les feuilles s'étalant partout, recouvrant tout, cachant tout. Feuilles, fleurs, épines se multiplièrent par cent, mille, cent mille !

" Attrapez le " Mais qui va l'attraper ?

Les bougainvillées ne cessaient de s'épaissir.

" 'Qu'on sabre ! Qu'on hache ! Qu'on me coupe tout ça ! "

Mais quoi couper ? Plus on coupait les branches, plus elles s'étalaient, grossissaient, durcissaient sous le fer.

" Le fusil ! Qu'on tire sur lui ! "

Mais sur qui tirer ? Les balles ricochaient sur le feuillage comme sur un bouclier...

Les années passèrent. ?Un jour, on découvrit un squelette dans les hauts de la Rivière des Pluies et au dessus, dans le trou d'un cap, une vierge. Une petite vierge noire qui souriait. Heureuse d'avoir sous ses yeux le corps de son protégé, un vieil homme, un grand Cafre... Depuis la stature fut remplacée par une plus grande, toujours noire, comme Mario et devant elle les bougainvillées ne cessèrent jamais de pousser.
 
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